Rencontre-débat « pour la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat Français dans le recours à la torture en Algérie »
- cfda47
- 16 mars
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Dernière mise à jour : 18 mars

Le collectif des associations de l'appel du 4 mars, organise une rencontre/débat, ce mercredi 19 Mars, à l'auditorium de l'hôtel de ville de Paris « pour la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat Français dans le recours à la torture en Algérie ». Il y a 63 ans , le 19 mars 1962, était signé le cessez-le-feu en Algérie.

19 mars 1962: les Accords d'Evian
Le 19 mars 1962, la signature des Accords d’Évian met fin aux négociations entre la France et le FLN. Un cessez-le-feu est conclu, les opérations militaires et la lutte armée prennent fin.
Avant ça. Le 31 mars 1961, le maire d'Évian-les-Bains, Camille Blanc, est assassiné dans un double attentat perpétré par l'OAS, pour avoir accepté d'accueillir les négociations dans sa ville.
Les accords d'Évian sont le résultat de négociations entre les représentants du Gouvernement de la République française et du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) pour mettre fin à la guerre d'Algérie.
La mise en œuvre de l’autodétermination des Algériens – annoncée par le général de Gaulle le 16 septembre 1959 – est garantie. Le Gouvernement français « estime avec le FLN que la solution de l’indépendance de l’Algérie en coopération avec la France correspond à la volonté des populations ».
Les accords d’Évian ont été publiés du côté algérien dans le journal El Moudjahid du 19 mars 1962, date du cessez-le feu, et du côté français au Journal officiel du 20 mars 1962 sous le titre : Déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 relatives à l'Algérie.

La signature des accords d’Évian a permis au FLN d'imposer à la France l'essentiel des exigences contenues dans sa déclaration du 1er novembre 1954. Pour l'historienne, Sylvie Thénault, la période qui succède aux accords d’Évian est un temps où « l'Algérie plongea dans une violence extrême ».
Torture en Algérie:
« La reconnaissance que la torture a été théorisée, enseignée, pratiquée, couverte et exportée par les gouvernements d’un Etat signataire des conventions de Genève est indispensable pour notre présent et notre avenir. Il ne s’agit pas de repentance, mais d’un acte de réaffirmation et de confiance dans les valeurs de la nation.», écrit L'Humanité.
C’est cette claire reconnaissance au plus haut niveau de l’Etat et ce travail de recherches historiques et juridiques que demandent les citoyens et citoyennes signataires de l’« Appel du 4 mars » de 24 associations pour la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans le recours à la torture lors de la guerre d’Algérie.
« La reconnaissance par l’Elysée de la pratique de la torture ne peut être imputée à une minorité de combattants français en Algérie », soulignent plus de 80 personnalités, dans une tribune collective, publiée au Monde, rendant public leur soutien à l’« Appel du 4 mars ».
« Sans un retour sur cette page sombre de son histoire, rien ne préserve la République de retomber dans les mêmes dérives », indique le collectif.
Pratiquée pendant toute la guerre, elle a été impulsée ou couverte par les autorités militaires et politiques. Pourtant, dès 1955, des témoignages parus dans France Observateur ou L’Express révèlent son usage. Mais c’est avec l’affaire Maurice Audin que la torture « apparaît au grand jour » (B. Stora, La Gangrène et l’oubli). De son coté, Raphaëlle Branche montre que dès la bataille d’Alger en 1957 la torture est devenue « l’arme reine du conflit », « une violence employée à dessein, pour gagner » (La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie).
Cette doctrine se fondant sur le triptyque « terroriser, retourner, pacifier », qui valide et justifie la torture, a été théorisée par des officiers de retour de la guerre d’Indochine, notamment le colonel Charles Lacheroy, dont la conférence « Scénario-type de guerre révolutionnaire » a été publiée en 1955 sous l’égide du ministère de la défense !.
Jean-Paul Sartre écrit alors : « Si rien ne protège une nation contre elle-même, ni son passé, ni ses fidélités, ni ses propres lois, s’il suffit de quinze ans pour changer en bourreaux les victimes, c’est que l’occasion décide seule. Selon l’occasion n’importe qui, n’importe quand, deviendra victime ou bourreau. »
Le silence de l’Etat, de l’armée et de la justice:
Une loi votée le 31 juillet 1968 en confirmation des deux décrets du 22 mars 1962 amnistie l'ensemble des infractions commises en Algérie par l'armée française et ses partisans. Cette loi prévoit dans son article 1 que « Sont amnistiées de plein droit toutes infractions commises en relation avec les événements d'Algérie. Sont réputées commises en relation avec la guerre d'Algérie toutes infractions commises par des militaires servant en Algérie ».
Cette loi empêche les victimes de poursuivre au pénal mais théoriquement pas au civil, bien que cette interprétation de la loi ait été remise en cause par divers juristes, dont William Bourdon. Celui-ci estime que cette loi « s'oppose aux principes du droit international selon lesquels l'amnistie ne peut être accordée aux auteurs de violations des droits de l'homme les plus graves tant que les victimes n'ont pas obtenu justice par une voie de recours efficace ».
Emmanuel Macron, a reconnu, en septembre 2018, l’assassinat en 1957 de Maurice Audin, mathématicien membre du parti communiste algérien, par les militaires français qui le détenaient. Il a reconnu, en mars 2021, l’assassinat de l’avocat Ali Boumendjel, juriste favorable à l’indépendance algérienne, tué en 1957, lors de sa détention, et un communiqué de l’Elysée du 18 octobre 2022 a déclaré :
« Nous reconnaissons avec lucidité que, dans cette guerre, il en est qui, mandatés par le gouvernement pour la gagner à tout prix, se sont placés hors la République. Cette minorité de combattants a répandu la terreur, perpétré la torture, envers et contre toutes les valeurs d’une République fondée sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.»
L'importance des témoignages:
Après 1962, la torture disparaît du débat public, mais dés les années 2000, par leurs témoignages, différents acteurs de la torture, victimes et auteurs, rouvrent en effet le débat.
Grièvement blessée après être tombée dans une embuscade de l’armée française, une jeune fille a été transférée dans l’un des baraquements de la 10e division parachutiste du général Massu, sur les hauteurs d’Alger. On est en septembre 1957. Pendant trois mois, elle sera torturée et violée par un certain capitaine Graziani. C'est ainsi, que le 20 juin 2000, Le Monde publie le témoignage de Louisette Ighilahriz, militante du FLN alors âgée de vingt ans, capturée par l’armée française le 28 septembre 1957, torturée et violée pendant trois mois à l’état-major de la 10e division parachutiste à Alger :
« J’étais allongée nue, toujours nue. Ils pouvaient venir, deux ou trois fois par jour. Dès que j’entendais le bruit de leurs bottes dans le couloir, je me mettais à trembler. Ensuite, le temps devenait interminable. (…) Le plus dur, c’est de tenir les premiers jours, de s’habituer à la douleur. Après, on se détache mentalement. C’est un peu comme si le corps se mettait à flotter.»
Un soir, un inconnu entre dans son box. Horrifié par son état, il la fait évacuer à l’hôpital Maillot de Bab el-Oued et la sauve. De lui, Louisette Ighilahriz ne retient que le nom: Commandant Richaud. Et sa fonction : médecin.
Elle déclare n’avoir alors eu qu’un seul but, le suicide. Elle met notamment en cause les généraux Massu et Bigeard. Deux jours plus tard après la publication de son récit, Jacques Massu exprime ses regrets, déclarant dans une interview au Monde le 22 juin 2000 que « la torture n’est pas indispensable en temps de guerre ». Au contraire, Marcel Bigeard qualifie le témoignage de Louisette Ighilahriz de « tissu de mensonges ».
Puis, dans un entretien au Monde paru le 23 novembre 2000, Paul Aussaresses, l'ancien général à Alger, médaillé de la Légion d’honneur, ancien coordinateur des services de renseignement pendant la bataille d’Alger en 1957 sous les ordres du général Massu, avoue « sans regrets ni remords » avoir recouru à la torture en Algérie. Il reconnaît avoir lui-même procédé à l’exécution de 24 Algériens. Il va plus encore loin dans l’ouvrage (Services spéciaux. Algérie 1955-1957 ), paru en mai 2001 en légitimant le recours à la torture.
À la suite de cette publication, le général Aussaresses est mis à la retraite d’office puis condamné pour complicité d’apologie de crimes de guerre en novembre 2001. Il sera ensuite dégradé de la Légion d’honneur en 2005.
Par ailleurs, le 31 octobre 2000, douze acteurs de la lutte contre la torture, dont Pierre Vidal-Naquet, Henri Alleg et Laurent Schwartz, lancent dans L’Humanité un appel invitant les plus hauts représentants de l’État à « condamner la torture qui a été entreprise [au nom de la France] durant la guerre d’Algérie. »
La torture a été pratiquée pendant la guerre d'Algérie sur les populations algérienne et française par les forces coloniales (l'armée française, l'OAS, les forces de police, les barbouzes) dans des proportions qui, selon des historiens comme Pierre Vidal-Naquet, concerneraient des centaines de milliers d'Algériens
La torture a aussi été employée sur des harkis, des indigènes et des Pieds-Noirs et au sein de leurs membres, notamment lors de la bleuite, par le FLN et l'ALN, mais pas avec le même systématisme ni dans les mêmes proportions.
La torture policière existait déjà largement en Afrique du Nord avant l’insurrection de 1954, comme en témoigne la mise en garde lancée, dès cette date, par l'écrivain François Mauriac. Elle avait été systématiquement utilisée lors de la colonisation du pays, notamment lors de la campagne du général Bugeaud, mais elle fut consacrée et institutionnalisée comme arme de guerre par l'armée, qui a reçu tous les pouvoirs lors de la bataille d'Alger. Celle-ci fut en 1957 un point de non-retour à cet égard. Toutefois, le passage à la guerre totale et à la systématisation de la torture précède l'année 1957 et correspond, selon la thèse de Raphaëlle Branche, à l’arrivée à la tête de l’état-major d’Alger du général Raoul Salan en décembre 1956.
Yacine M
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